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VARIATIONS CHROMATIQUES DE L’ÂME ESPAGNOLE


La symbolique des couleurs

A travers sa longue histoire picturale, guerrière et spirituelle, l’Espagne a élaboré jusqu’au XXème siècle un vocabulaire chromatique et symbolique de la beauté féminine qui ne cesse d’influencer les représentations contemporaines des genres et du beau.

Io Donna May 2011

Niña, deja que levante / tu vestido para verte / Abre en mis dedos antiguos / la rosa azul de tu vientre.
(…) ¡Preciosa, corre, Preciosa,/ que te coge el viento verde! / ¡Preciosa, corre, Preciosa! / ¡Míralo por dónde viene! / Sátiro de estrellas bajas/ con sus lenguas relucientes.
 »

 » Petite fille laisse-moi soulever / tes jupes pour te voir / ouvre à mes doigts anciens / la rose bleue de ton ventre / Cours, belle enfant, cours / le vent vert vient te prendre / Cours, belle enfant, cours / Regarde, le voici qui arrive / Satyre des étoiles basses / avec ses langues brillantes. » – Federico Garcia Lorca (1898-1936), Romancero Gitano.

Rarement des cultures auront autant poussé jusque dans ses extrêmes le symbolisme des couleurs que la culture espagnole. L’identité ibère est dominée, historiquement, par des palettes très précises et leurs jeux de signifiants narratifs souvent paradoxaux. En Espagne, le vert est la couleur de la perversion, le noir – certes symbole du deuil et de l’angoisse – fétichise la féminité, et les chromies candides et pastel sont souvent utilisées avec une ironie consommée. L’influence mauresque donne au blanc et au bleu ses caractères purs et spirituels. Mais l’Espagne, nation du réalisme cru et du tremendismo lui préfère les entrechocs violents de couleurs chaudes noyées dans les foncés.

La couleur de l’exil

La longue tradition picturale espagnole en fait l’unique pays où des artistes éloignés de quatre siècles utilisent les mêmes gammes de couleurs à valeur narrative. Les jeux d’obscur où surgissent des éclairs flamboyants sont tout autant utilisés du temps de Goya que durant la Bohème espagnole exilée à Paris au début du XXème siècle. L’âme espagnole en exil conserve les composantes de son identité en respectant ses codes visuels. La féminité, immuable, recouvre sa beauté de mantilles foncées et de fleurs. Il faut attendre une génération récente, celle de la Movida, pour que tout ce système de valeurs sociétales retraduites en un nuancier restreint évolue finalement, s’ouvre aux influences européennes, et fasse disparaître une partie de ses codes picturaux.

Joaquin Sorolla (1826-1923)

L’étendard rouge et or

L’Espagne tient ses deux couleurs emblématiques de ses navires conquérants, dont l’étendard devait être visible de loin. Le rouge du malheur, de la tentation mais aussi de la religion ainsi que le jaune des conquêtes, parfois de la féminité et de la jeunesse mais aussi de la maladie suivent l’histoire espagnole pas à pas, enrichissant leurs significations d’époque en époque.

Ignacio Zuloaga (1870-1945)

A la recherche de l’éternel féminin

La féminité ambigüe

On reconnaît une belle femme à sa colère. est un vieux dicton espagnol que vous pourrez encore entendre de la bouche d’un vieillard opinant du chef, ravi, à toute démonstration de rage féminine. Contrairement aux françaises, qui séduisent par leur esprit, la femme espagnole est définie par des éléments plus rigoureux. Cette féminité forte et orgueilleuse préfère le silence et les brefs coups d’éclat aux longs verbiages et ne conçoit absolument pas la séduction en des termes légers. Traditionnellement, la relation homme-femme est un long combat à mort, où la femme hiératique accepte progressivement de reconnaître la force de son adversaire. Etrangement, un lieu commun a longuement voulu que l’Espagne soit le territoire privilégié des lois toutes-puissantes de la passion, alors que dans cet esprit fortement catholique les choses du corps sont perçues comme un accès de folie transcendantale perdant dans ses tourbillons une partie de l’âme et lui ôtant son caractère divin. Paradoxalement, rien n’est plus désiré que cette chute. Le noir, spirituel, protège de la tentation mais partout éclosent les fleurs aux couleurs chatoyantes qui révèlent le dénouement irrémédiable.

Hermen Anglada Camarasa

Influences contemporaines

La dentelle de veuve noire

L’or des conquérants

Aymeline Valade pour Vogue octobre 11


La violence chromatique

A voir : L’ESPAGNE ENTRE DEUX SIECLES de Zuloaga à Picasso au Musée de l’Orangerie à Paris depuis le 7 octobre et jusqu’au 9 janvier 2012.
A lire : CIVILISATION ESPAGNOLE ET HISPANO-AMERICAINE, par Monica Dorange
LE NOIR, HISTOIRE D’UNE COULEUR, par Michel Pastoureau

LES TRAGÉDIENNES


palais garnier grand foyer

Palais Garnier, plafond du Grand Foyer peint par Paul Baudry

La victoire des femmes

«L’opéra est la victoire des femmes, parce que l’opéra est la victoire des victimes, c’est à elles qu’il laisse le dernier mot; il leur offre leur apothéose: l’effusion lyrique est une mise en gloire.»

André Tubeuf (Les Tragédiennes de l’Opéra, le feu sacré des déesses du Palais Garnier, Albin Michel)

Rose, Fanny, Marcelle, Germaine, Emma… De ces femmes divinisées pour leur art et leurs voix, derniers symboles d’une féminité sensible et triomphante, ne restent que les perles noircies d’un costume, la fantaisie d’une coiffe dorée en forme de cône, le poids d’une ceinture d’inspiration orientale sertie de bijoux colorés. Des portraits « dans le rôle », quelques accessoires, une loge vide où trône un dernier costume. Comme si les parures étaient tout ce qui reste de ces âmes fortes, ces parures de scène qui les transfiguraient, les immortalisaient, les étouffaient sans doute parfois.

Il ne reste rien de Salamnbô et le culte est devenu fugace. « Le culte va à la dorure, désormais, à la paillette, au strass : plus de feu, plus de marbre, plus aux bras levés », écrit André Tubeuf. On exige des icônes plus proches, « ressemblantes », souvent sans talent, qui se consument à la vitesse de feux de paille.
Les visages en couverture de journaux n’ont pas de nom, les voix ont perdu leur puissance magique sur les foules, et celles qu’on acclame pour leur jeu ont souvent pour unique talent d’être encore des adolescentes.

L’or des songes

Retrouvons l’or des rêves orientaux, la pourpre impériale, le rouge des tragédies, le noir du Sacré, le vert des faunes et le rose des nymphes. Retrouvons l’excès tragicomique qui nous fait défaut, et de la grandeur dans nos aspirations.




Elliot and Erick Jimenez for Material Girl No. 14 (Summer 2011)